Les BENIVM, futurs champions de la croissance (Laurence Daziano)

 

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Laurence Daziano, économiste et maître de conférences à Sciences Po, a créé l’acronyme BENIVM en vue d’identifier les futurs champions de la croissance mondiale, selon 5 critères spécifiques. La méfiance actuelle concernant la Chine lui semble exagérée et elle appelle à la prudence quant à la croissance économique indienne dont elle estime qu’elle reste trop faiblement industrialisée. Dans ce contexte changeant, dit-elle, l’Europe ne risque pas l’insignifiance économique considérant sa population totale de 500 millions de consommateurs générant en moyenne 25 000 dollars de PIB par tête et par an. Toutefois, elle doit dès aujourd’hui s’organiser pour relever le défi immense posé par l’Afrique, conclut Daziano qui a répondu à nos questions que voici :

Biographie

Economiste, maître de conférences à Sciences Po et membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique, Laurence Daziano est spécialisée en économie internationale et notamment l’économie des pays émergents. Elle est l’auteur de : « Les pays émergents. Approche géo-économique » (Armand Colin, 2014), « La nouvelle vague des émergents : Bangladesh, Ethiopie, Nigeria, Indonésie, Vietnam et Mexique » (Fondapol, 2013) et « L’urbanisation du monde : une chance pour la France » (Fondapol, 2014). Editorialiste à l’Opinion, elle publie régulièrement dans la presse française (Les Echos, Le Figaro, Le Point, latribune.fr).

L’interview

1) L’acronyme BRICS, d’abord formulé comme BRIC par Jim O’Neill en 2001, aurait perdu sa pertinence, si ce n’est toute sa pertinence a estimé O’Neill lui-même en 2013 considérant que seul le “C” (pour Chine) aurait encore un sens. Vous avez créé l’acronyme BENIVM, pouvez-vous nous en résumer la signification et daziano-laurence-interviewles critères?

L.D.: L’acronyme BENIVM regroupe les pays suivants : Bangladesh, Ethiopie, Nigeria, Indonésie, Vietnam et Mexique. Il s’agit, selon moi, des six futurs grands pays émergents que j’ai choisis selon cinq critères cumulatifs: une population d’environ 100 millions d’habitants, pour disposer à la fois d’un marché intérieur consommateur et d’une main d’œuvre importante pour la création de valeur ; une croissance moyenne de 5% par an sur dix ans, montrant le dynamisme économique et le potentiel du pays ; un taux d’urbanisation d’environ 50%, car le développement des services (eau, électricité, santé, éducation) en zone urbaine touche plus de personnes pour un coût par individu moindre que dans des zones d’habitat diffuses et que le développement de ces services est un signe fort d’émergence ; un besoin d’infrastructures, qu’elles soient de transport (routes, voies ferrées, ports, aéroports), d’énergie (centrales mais aussi transport et distribution d’électricité), d’eau (potable, retraitement des eaux usées) qui permettent à un pays de se développer ; et enfin une situation politique stable qui permet d’attirer les investisseurs de long terme pour répondre aux besoins gigantesques de financement de ces économies émergentes.

2) Parmi les économies qui composent l’acronyme BENIVM, l’on trouve certes des critères communs pertinents, mais ces économies ont des différences culturelles, politiques et géographiques qui rendent a priori improbable une coordination multilatérale entre elles. Hormis leur poids économique, comment les BENIVM pourront-ils donc peser sur la scène internationale? Leur déficit de puissance stratégique et diplomatique n’est-il pas un frein à leur développement futur?

L.D.: Les BENIVM ont d’abord été pensés sur des critères économiques visant à identifier les futurs champions de la croissance mondiale, après les BRICS. Il ne s’agissait pas d’en faire un bloc politique pouvant peser sur la scène internationale. Je pense que ces pays ont d’abord une ambition de développement économique et non de présence globale à l’échelle internationale. D’ailleurs, les BRICS ne se sont structurés qu’à partir de 2009 et sous l’impulsion de la Russie et du président Vladimir Poutine lors de la première réunion annuelle organisée à Saint-Pétersbourg. Cette « cohésion », relative, est marquée par la volonté des BRICS de se démarquer d’un modèle de développement occidental largement influencé, aujourd’hui, par les Etats-Unis. L’annonce en 2014 au Brésil, lors de leur sommet annuel, de la création de la nouvelle banque de développement, la banque des BRICS, et d’un fonds de compensation monétaire, montre cette volonté de s’affranchir des puissances économiques occidentales. Ces deux outils monétaires sont en effet considérés comme des challengers, voire des rivaux de la Banque mondiale et du FMI. En réalité, je dirai qu’ils sont complémentaires.

3) L’effet conjugué de la chute des prix des matières premières et de l’arrêt du programme d’assouplissement monétaire par la Réserve fédérale (Fed) américaine semble redistribuer les cartes, comme si les Etats-Unis avaient trouvé là le moyen de contrecarrer la montée en puissance d’émergents que vous dîtes devenus “émergés”, la Chine en particulier. Dans ce contexte, le gouvernement chinois a répondu par la création de l’AIIB et par le lancement de la “nouvelle normale”. La Chine est-elle encore une terre d’opportunités économiques pour les investisseurs? L’Inde est-elle un remplaçant opportun?

L.D.: La défiance envers la Chine me semble exagérée. Il faut considérer l’économie chinoise dans son ensemble. Elle est aujourd’hui la seconde économie mondiale avec un PIB de plus de 11 000 milliards de dollars, derrière les Etats-Unis et loin devant la France. Le marché de consommateurs est immense. Les réserves monétaires ont certes été entamées par le soutien du yuan, mais elles sont encore importantes. Le yuan est entré dans le panier des monnaies des DTS du FMI. La Chine offre encore d’immenses opportunités pour les investisseurs. L’Inde a connu en 2015 un taux de croissance de 7%. Je pense qu’il faut d’abord rester prudent sur le chiffre, les statistiques indiennes, comme les chinoises, sont soumises à caution. Ensuite, l’Inde est un importateur net de produits pétroliers et bénéficie à plein de la baisse des prix du pétrole. Enfin, même si le marché intérieur est très porteur grâce au dynamisme démographique, puisque la population indienne devrait dépasser la population chinoise dès 2022, je reste interrogative, à moyen terme, sur la croissance indienne : la campagne « Make in India » du premier ministre Narendra Modi n’attire pas les investisseurs et le taux d’industrialisation de l’Inde est encore très faible.

4) Dans cette nouvelle ère où le bouleversement des équilibres internationaux s’opère non plus en décennies mais en années, l’Europe ne risque-t-elle pas l’insignifiance? Peut-elle réellement croire à un avenir prospère face à l’émergence de nouvelles puissances asiatiques ou africaines à la démographie dynamique et à la croissance insolente?

L.D.: L’Europe est la première puissance commerciale mondiale et représente un marché de 500 millions de consommateurs avec un PIB par habitant d’environ 25 000 dollars, ce qui est loin d’être insignifiant ! Elle est également le premier donneur d’aides au développement. Je pense que l’Europe doit aider les pays émergents à « émerger ». Elle tirera plus de bénéfices à avoir, à sa frontière sud, une Afrique prospère dotée d’un marché porteur et de classes moyennes consommatrices de produits européens. La démographie africaine constitue un véritable défi : éduquée, employée, elle sera une richesse inouïe pour les pays d’Afrique ; sans éducation et sans perspective autre que le chômage, elle ne trouvera de salut que dans l’immigration vers l’Europe qui ne saura pas, non plus, l’accueillir. L’Europe doit s’organiser dès maintenant pour relever ce défi immense.